Le départ
Lorsque j’entrai dans la pénombre de la cuisine, je vis tout d’abord les silhouettes du dernier repas. Assiettes sur la table, casseroles sagement posées au milieu. Le plan de travail aussi avait l’air d’avoir été utilisé l’instant d’avant.
Je cherchai la lumière. L’interrupteur que je trouvai au coin de la porte semblait moins récent que le repas. Son désign était d’une autre époque. J’appuyai. Un instant, puis dans un grésillement, le néon, après quelques hésitations, se mit à éclairer crûment le plan de travail.
Le repas subit d’un coup les affres du temps. Tout était gris de poussière. Le pain, certainement dur comme la table, était adouci par l’épais duvet; le bocal de confiture resté ouvert avait vu son contenu moisir, avant qu’il ne soit peu à peu complété au fil du temps.
A table, on voyait encore une paisible famille s’attabler pour son dernier repas, dans ce bonheur quotidien que l’on percevait encore, sans sembler se douter de quoi que ce soit. Les assiettes étaient encore pleines, comme s’ils devaient revenir dans un instant. Et dans leur départ, rien n’avait été renversé. Seule une serviette sous la poussière du carrelage pouvait traduire une éventuelle précipitation. Et encore : quoi de plus naturel qu’une serviette qui tombe au cours d’un repas ?
Qu’est-ce qui avait bien pu les faire fuir pour un instant devenu éternité ?