Le Chapeau Rouge
Nous étions officiellement sur place, au milieu de cette foule, pour adorer Dieu. Nos regards se croisèrent au pied du balcon de Roméo et Juliette, à Vérone, cité la plus lyrique du pays le plus mélodramatique du monde.
Coiffée d’un chapeau rouge faisant ressortir le bleu de ses yeux, le soleil allant dorer les contours de ses bras découverts, elle avait l’air d’être une femme d’une autre époque - d’un autre siècle, dirais-je aujourd’hui. Elle ressemblait à de ces femmes des années trente, celles dont le rire cristallin évoquait une cascade d’eau pure à laquelle l’homme pouvait s’abreuver d’un bonheur infini.
La mise en scène semblait parfaite pour produire une idylle éternelle, d’autant que le deuxième acte aurait lieu dans Rome, ville elle aussi éternelle.
Malgré cette éternité, je n’y trouvai aucun dieu, nonobstant le caractère imposant des basiliques et cathédrales de la ville. Comme prévu, je me retrouvai face à ce mourant, représentant de Dieu sur la terre et censé diriger Son Eglise. Face à lui, une foule de jeunes en liesse, tandis que le noble vieillard nous répétait de sa voix chevrotante que nous n’étions pas là pour lui, mais pour son Christ.
Toujours est-il que de Christ, je n’en ai pas vu. A part un Saint Pierre au pied de marbre complètement usé par les dévots, un ravissant postérieur qui dépassait d’un short non-réglementaire dans Sainte-Marie Majeure, soulignant de fines jambes bronzées et deux-trois reliques ici et là , aucune trace, aucun signe de Dieu et de sa cohorte de saints. Probablement étaient-ils en vacances en des lieux plus frais et plus calmes.
Vous aurez compris qu’après avoir déjà vécu pareil évènement à Paris, je ne me laissais plus prendre par la magie apparente. Est-ce qu’une messe gigantesque, pleine de jeunesse et de joie prouve l’existence et le pouvoir de Dieu ? Est-ce qu’une foule immense suffit à nous faire penser que toute la chrétienté partage cette même foi ?
Mais la demoiselle au chapeau rouge était convaincue, sa jeunesse aidant, de trouver Dieu à cette place. Lorsque je me mis à lui faire la cour, elle me prit donc pour je ne sais quel Apollon.
Au retour, je décidai de mettre fin aux illusions. Je ne fis donc rien pour garder le contact. Par contre, j’avais peut-être vendu plus de rêve que je ne m’en croyais capable. C’est elle qui me recontacta, une première fois en vain, car mon adresse de courriel avait été mal déchiffrée par celui qui la lui avait transmise…
J’eus par hasard un contact avec son frère qui est un gars bien (allez, on se la fait “blog” pour une fois) qui bien vite renoua le fil précaire qui me reliait à sa soeur.
A force de tirer de part et d’autre sur ce fil, de tester sa solidité, de correspondre et de jouer avec les mots, nous finîmes par nous convaincre que nous nous aimions. C’est ainsi que nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre au pied d’un monument, chef d’oeuvre de l’art militaire médiéval de son pays. Une demi-heure auparavant, nous l’aurions fait dans les arènes, c’aurait été plus lyrique, mais je l’avais rendue mal à l’aise en testant l’acoustique des lieux…
C’est alors que le millénaire s’acheva. L’idylle qui commençait tout juste à s’emballer, connut donc ses sommets en notre siècle.
Petit à petit, la réalité commença à reprendre ses droits. Un exemple que j’affectionne beaucoup, car il est très amusant, est celui de notre arrivée sur sol allemand. C’est par là , juillet 2001, que je situe le point où j’aurais dû mettre fin à l’aventure. Nous avions déjà atteint le sommet, je le sentais, et nous étions déjà en train de redescendre.
Vous savez donc, que l’Allemagne est réputée pour ses autoroutes sans limitation de vitesse. Il faut dire que les conducteurs sont très disciplinés (c’est peut-être sur les autoroutes que les Allemands ont gagné leur réputation). Ainsi, elles ont généralement trois voies. Celle de droite appartient aux caravanes et camions. La voie du milieu est celle qu’empruntent les voitures ordinaires. Quant à celle de gauche, c’est la voie de dépassement, celle des Porsche et Mercedes.
Lorsque j’arrivai en terre allemande, mon pied toucha immédiatement le plancher et le bras de ma compagne s’accrocha de toutes ses forces à la portière. Ainsi, pour le reste de la route, une voiture qui nous aurait suivi de loin aurait pu déterminer qui était au volant : Je roulais à 180 km/h (l’entrée de la zone rouge du compte-tour) sur la voie des Porsche. Quand je laissais les commandes, nous nous retrouvions entre une caravane et un camping-car à 110 km/h…
Cela n’était encore rien. Ces vacances furent l’occasion pour elle d’ouvrir des négociations sur ce que serait notre avenir. Il s’agissait par exemple de savoir comment nous gérerions carrière et enfants et autres questions relevant d’un lointain futur. Moi qui me croyais anticiper parfois trop les évènements, je me voyais bluffé.
La vie suivit pourtant son cours, l’avalanche réciproque de courriels ne tarît pas, pas plus que les superlatifs les plus irraisonnables. Parfois j’étais choqué de son utilisation à mon égard de mots que l’Eglise réserve normalement à Dieu.
Puis vint une lettre de l’armée : j’avais la possibilité d’effectuer un service long plutôt que d’avoir des cours de répétition plus tard. Lorsque j’ai pris cette décision, je me souviens avoir réfléchi de manière très cartésienne. Je m’étais d’ailleurs dit qu’il n’était pas impossible que mon aimée subisse en antimilitariste convaincue l’entier de mon service à la patrie, tandis que ma liberté ultérieure bénéficierait à une autre.
Ainsi, notre correspondance électronique s’acheva pile au moment où le syndrome de la feuille blanche commençait à être de plus en plus inquiétant de mon côté.
Je commençai alors mon service à deux pas de son village. La correspondance continua sous forme épistolaire cette fois-ci, malgré que nous nous voyions désormais plus souvent et que nous étions quotidiennement au téléphone ensemble. Pourtant, dès la première semaine, elle perdit définitivement son sourire et l’éclat de ses yeux.
C’est ainsi que commença chez elle une obsession contre l’armée. Elle essaya de me convaincre d’opter pour du service civil à la place. Au début, alors que j’avais un physique de col blanc et que mon engagement était très éprouvant physiquement, j’étais tenté d’abandonner comme beaucoup le faisaient autour de moi. Pourtant, comme je voulais pouvoir continuer de pouvoir regarder mon père droit dans les yeux, je combattis ma déprime et tins bon.
Après quelques mois, en vertu de la croix apposée dans mon formulaire d’inscription initial, je fus promu caporal. Le service s’allégea alors à en devenir plus tranquille qu’à la banque. Alors même qu’ils m’avaient laissé partir si longtemps parce que le travail manquait.
Néanmoins, chaque soir, je continuais à devoir consoler mademoiselle au téléphone, parce qu’elle avait trop peur de ce que l’armée pourrait me faire subir.
Un soir, je sortis avec trois camarades. Nous allâmes manger des glaces en ville. Je l’appelai donc en lui disant que je ne ferais pas long, car j’étais dans un bar. Elle me porta alors l’insulte suprême de me manquer de confiance, prétextant que l’armée pourrait me donner de mauvaises habitudes et me rendre alcoolique. Après peut-être huit mois, c’était la troisième fois à tout casser que je sortais.
Et un homme qui avait refusé sa première cigarette offerte par la plus jolie fille de sa classe alors qu’il avait quatorze ans (par contre j’avais été trop con pour voir que j’avais mes chances…), je pense qu’il est capable de refuser de se laisser enivrer par des hommes. C’est vrai que cet élément manquait à mon amie. Mais elle était la première personne de mon cercle privé à me témoigner un manque de confiance. Avouez que c’est grave, alors qu’il s’agit du pilier le plus important d’une relation, amoureuse ou non.
Peu de temps après, elle alla au Canada revoir son pape. De revoir une deuxième fois ce gigantesque tour de magie ne lui en fit pas apercevoir les ficelles. A mon grand désarroi, de son absence je ne ressentis pas le moindre vide. Au contraire, ce fut une libération bienvenue (j’en ai profité pour retourner manger des glaces avec mes potes).
Quant elle revint, mes vacances fédérales touchaient presque à leur fin. Alors, son discours changea. Elle n’avait plus rien contre l’armée. Maintenant, elle commençait à se poser des questions sur notre couple, alors qu’elle était sur le point de venir habiter chez moi.
Lorsque je rentrai de l’armée, je ne ressentis pas cette joie et cette libération tant attendues, contrairement à mes camarades. Selon les standards de l’armée, la fin eut lieu avec passablement de retard. Ainsi, celle qui était venue me chercher venait de rentrer chez elle, dépitée, lorsque j’arrivai enfin.
Les gaillards qui m’enviaient d’avoir une copine partirent donc festoyer comme il se doit, tandis que je me retrouvais à subir sa mauvaise humeur.
Encore une semaine de vacances pluvieuses dans son pays, puis elle vint me rejoindre. Tout lui tombait alors dessus d’un coup : elle quittait sa région, elle quittait sa famille avec laquelle elle était très proche, elle commençait un nouveau boulot, et elle habitait chez moi. De quoi lui faire perdre son goût pour le gâteau aux pommes !
Lorsqu’elle s’installa, ce ne fut pas plus facile pour moi non plus. Elle repoussa mes affaires pour y placer les siennes, exigea que mes affaires militaires disparaissent illico à la cave, alors que je n’avais pas encore pu laver mes uniformes.
La plaisanterie dura encore un peu plus d’un mois. Puis, elle retourna chez ses parents “prendre du recul” et revint sous mes stupides suppliques. Un soir, nous nous engueulâmes une dernière fois.
Le lendemain matin, 26 octobre, par un soleil radieux, nous prîmes notre dernier petit-déjeuner ensemble. A cette occasion, elle me fit part de ses doutes, de son envie de tout plaquer pour aller dans ses chères pyramides, rêve d’une civilisation engloutie par la Lex Naturae qui s’était présentée sous la forme de la Victoria Romanae.
C’est alors que je pris mon rôle actuel de témoin externe et je lui dis quelque chose comme : “Si tu vois les choses comme ça, peut-être faut-il alors que tu rompes”. C’est ainsi que je perdis cette “femme de ma vie”.
Après l’avoir raccompagnée à son Cisalpino, j’inaugurai bien vite ma liberté retrouvée par une aussi belle matinée d’automne. Le chapeau rouge avait été bien vite oublié… C’est donc le matin-même que j’allai, à pied, au bord du lac, à St-Sulpice, prendre les plus belles photos de ma carrière de photographe amateur.
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Toute similitude avec des personnes ou des lieux ayant existé serait naturellement fortuite et loin de toute volonté de ma part. Dans cette éventualité, je vous prie de m’en excuser.
22 août 2005 at 20:18
Cette fois-ci, j’y suis peut-être allé un peu fort… aussi bien par le contenu que par la longueur, d’ailleurs…
Dites-moi ? Je n’ai pas été trop méchant ?
Je n’aimerais pas que ça me coupe toutes mes chances avec ses compatriotes, voire avec les femmes en général…
15 septembre 2005 at 22:05
C’est toi le chef… tu peux toujours résumer ou censurer si ça t’inquiète! Pour moi, je l’ai lu en travers car j’ai de la peine à lire les trucs longs, surtout à l’écran… Anciens réflexes de l’école prof où il fallait lire un livre en moins de 30 min. pendant les tests de français