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Pensées de l’instant

Marche glaciale

Il marchait dans le noir depuis des heures déjà. Seul le manteau glacial de la neige apportait un peu de lumière dans ces ténèbres. Le vent faisait face, sifflait, et les flocons s’écrasaient sur son visage, enfonçant leurs lames dans sa chair rougie.

Derrière lui restaient les derniers fidèles à avoir aussi bien bravé les tentations lancinantes de trahir que le climat extrêmement rude de la Sibérie. Ils portaient dans leurs besaces les restes de nourriture à présent congelée qu’ils avaient tirés des chars bloqués par la glace.

Derrière lui ne restaient que ceux qui, dur comme la glace de Sibérie, croyaient à la vie, à l’honneur.  Tous les autres avaient disparu pour tenter de se réchauffer auprès de l’ennemi ou s’étaient endormis debout, devenant de macabres statues de glace.

Après encore des centaines de pas de cette marche mortelle, il se retourna. Il ne vit personne. Il cria le nom de ses plus fidèles compagnons, tous ceux qui l’avaient suivi dans les plus belles victoires. Nul bruit. De tout son souffle, il sonna. Seul le cri déchirant de sa corne venait briser les ténèbres. Le cri mortel s’éteignit dans le néant. Encore une fois il sonna. Le cri de l’Aigle perça une dernière fois l’obscurité, puis mourût. Il était seul.

Il se souvint alors de sa devise : “Lex Naturae iniqua est sed lex“. Il n’avait pas le droit de mourir. Imperator il était, Imperator il devait rester. Il sortit alors de son fourreau le glaive avec lequel il avait toujours su guider ses armées vers la victoire.

Prêt pour cette ultime bataille, il emplit ses poumons, urla “hourra !” dans une puissance que vingt hommes normaux ne peuvent égaler, puis se mit à courir, déterminé à percer les flancs du Général Hiver.

Dans sa course, le vent faisait siffler le glaive en dessus de sa tête dans un cri lugubre qui en eût arrêté plus d’un. Mais son bras restait ferme et de sa volonté de glace rien ne pouvait l’empêcher de briser l’air.

Soudain, ses yeux d’aigle lui indiquèrent une lueur au loin. Il ralentit et rengaina le Glaive de la Victoire. Il avança encore, puis, lorsqu’il fut assez proche, se coucha sur la neige glacée et observa. La lumière ne bougeait pas. Il ferma les yeux et rêva que c’était une datcha. Il se vit au coin du feu, avec une belle russe qui lui servait une bonne soupe chaude.

Le vent cessa, la lune se leva. Peu à peu, la neige recouvrait son corps, sa légende et ses rêves.

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