L’Impératrice
L’Empereur, en plein dans sa marche victorieuse vers l’Est se devait de montrer une foi infaillible en lui-même, en ses troupes et en son peuple. Et avant tout, sa foi en la Révolution. Ce n’était pas une de ces guerres menées par des forces royales, de ces petites batailles qui n’avançaient pas et qui ne menaient à rien. Il avait inventé le concept inédit de guerre totale.
Quel poids sur ses épaules, car cette guerre totale – première guerre idéologique entre la vieille noblesse affaiblie par son luxe et sa reproduction consanguine, d’un côté et les forces populaires de la Révolution, de l’autre - redessinait entièrement l’Europe et portait le destin de tout le continent.
Allant de victoire en victoire, il ne voyait pas le temps qui passait, l’Impératrice Joséphine qui toujours et encore – pour tromper l’ennui et se convaincre de ses charmes intacts - se livrait à la débauche, si loin du bruit des canons et des flammes cruelles et mortelles de ces combats où les nations livraient leur tribut immense de chair juvénile.
De lit en lit, entre le chatoiement des draps de soie et la chair flasque des courtisans avinés, l’Impératrice se laissait enivrer des caresses gauches sur son corps si accueillant. L’ébène de ses cheveux lui ruisselait jusqu’aux reins lorsqu’elle était debout à regarder à la fenêtre dans ce regard mélancolique qui lui donnait l’image d’une déesse de l’Antiquité. Le ronflement de son partenaire, repu et endormi, ne troublait pas sa rêverie.
Depuis les adieux de l’Empereur, le rire de Joséphine avait cessé de résonner dans le palais, désormais bien silencieux. L’Histoire ne se faisait plus à Malmaison, mais dans les plaines tragiques et sanglantes des batailles. Tout cela semblait si loin, depuis que la chape de silence s’était abattue sur le château.
Sur son cheval, à la tête de ses armées, que d’hommes de valeur l’Empereur avait vu tomber. Mais il ne devait pas faillir coûte que coûte. Il voyait bien que tous le suivaient comme s’il était un dieu vivant, que de sa détermination personnelle se jouait le destin de la France.
Il avait gagné une autre bataille. Celle de l’amour. Une nouvelle Impératrice, si belle et si jeune Autrichienne encore innocente et qui lui avait donné un garçon. Cette nouvelle famille l’attendait au chaud, loin du vent cinglant et de la folie brute des combats.
Tandis que la tempête de neige glaçait son visage et tuait ses hommes, tandis qu’il avançait, envers et contre tout, plus puissant que le Général Hiver, tandis qu’il changeait de monture, tandis qu’il passait la rivière mortelle, tandis qu’il rentrait en France avec ce qu’il restait de la Grande Armée, il ne voulait pas y penser, mais il s’accrochait à la vie parce qu’il espérait la revoir une dernière fois. Joséphine.