La nuit magique
Imaginez-vous. Une journée de travail. Normale. Monotone. Rien à dire. Elle se termine et je rentre, chevauchant mon scooter entre les voitures, dans un rodéo comme on n’en voit qu’à Hollywood. Jusque là , que de l’ordinaire. La soirée s’annonce des plus normales.
Puis, je me décide. Je vais profiter de cette belle nuit d’hiver. Non, je ne vais pas me rouler dans la neige comme un Russe au fin fond de la Sibérie. Tout est dégagé dans cette belle plaine. De la neige on ne trouve plus que quelques vestiges, ici et là . Je me change et me prépare à affronter le froid en courant. C’est la deuxième fois cet hiver, cette année. La dernière fois, le choc thermique avait été dur en sortant, terrible en revenant.
Je m’élance donc dans le noir. Si je croise quelqu’un, il va me prendre pour un fou, c’est sûr. L’air froid me pique au visage et traverse mon sweat-shirt. Je croise de loin les rares humains à s’aventurer dehors à cette heure hivernale puis j’entreprend la première montée. Je bifurque à gauche, un tout petit plat, puis ça redescend. Je commence à prendre mon rythme, je commence à apprécier cette liberté qui m’habite, seul à cet endroit. Luxe suprême et gratuit de disposer, seul du panorama sur les lumières claires de la ville qui s’étendent face à moi. L’air est tellement pur à cette heure magique qu’elles se découpent toutes distinctement, comme si elles étaient tout près, comme si j’étais à l’intérieur.
Je me laisse porter par la gravité. Mes pieds avancent l’un après l’autre, automatiques. Je n’ai plus besoin de force à cet instant. Je dévale dans une course effrénée, puis d’un coup, je tourne. Je saute un bac à fleurs, puis c’est reparti pour un plat. Je traverse le quartier résidentiel qui mène au centre du village. Deuxième montée. Je le dépasse, le contourne. Je ne regarde pas l’heure sur l’église du village et ne pense même pas à m’arrêter dans l’auberge enfumée qui lui fait face.
Je descends dans un petit chemin peu éclairé. Il y a quelque temps, il était bordé par un parc à moutons. Aujourd’hui, c’est un nouveau quartier qui y a été érigé, entouré d’un parc à voitures.
Comme il fait moins froid que la dernière fois et qu’il me reste des forces, je me dirige vers l’ancien hameau, témoin de l’histoire qui surgit, comme par surprise après un dernier immeuble aussi fade qu’isolé, puis la place où tournent les bus lorsque le peuple ose sortir.
La lumière se fait ici plus rare le temps de changer de décor. J’arrive au centre du hameau, lieu ô combien magique dans cette solitude. Un décor de cinéma où le vent ne souffle pas, il n’y a pas un bruit. Les ronds jaunes de l’éclairage public semblent être un artifice du régisseur. Je suis au centre de la scène. Les seuls bruits sont celui de mes pas sur le goudron et celui de l’air qui souffle dans mes oreilles au rythme de la course. Ici, je vois à travers la vitre d’une ferme un paysan qui de loin de semble pas bouger, telle une figure de cire que l’on aurait mis distraitement dans le décor. Après tout, la caméra ne le balaierait que de loin en passant.
Soudain, place du Bicentenaire, l’ampoule d’un lampadaire s’éteint à mon passage. Qu’à cela ne tienne. Je continue mon chemin qui me ramène de nouveau vers la pénombre. Je borde des fermes et des serres que je ne reconnais pas, que je ne vois pas. Je tourne et me retrouve face aux champs. Devant moi se détache la silhouette d’un arbre qui se détache nettement devant le ciel indigo et les lumières de mon quartier d’immeubles. Une carte postale.
Comme il est encore un peu tôt pour regagner la civilisation, je continue à travers champs par le chemin parallèle au quartier. L’aurais-je pris cette voie si j’en avais vu l’état ? Qu’en sais-je de son état ! Pour seul éclairage, je comptais sur la réverbération de l’éclairage public et des lumières domestiques. Que de fois avais-je croisé ici d’autres coureurs par des matinées d’été, ces bonjours essoufflés.
Aujourd’hui, je profitais seul de la nature silencieuse, privilège de l’homme libre qui ose s’aventurer sur un simple chemin par une claire nuit d’hiver.