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Pensées de l’instant

La page blanche

Il me reste encore une semaine. Ensuite, j’irai à l’armée. Que le temps passe vite ! Ca fait déjà neuf mois et quelques que nous sortons ensemble et un poil plus que nous nous écrivons chaque jour. Au début, nous nous rédigions trois lignes; un peu plus peut-être. Puis le temps a passé et notre correspondance s’est enflammée. Nous sommes vite arrivés à une demi page, puis une, puis deux.

Un jour, ça s’est stabilisé. Chaque soir je noircissais les feuilles virtuelles d’un courriel qu’elle lisait à l’aube. Et chaque matin, elle noircissait les pages que je déchiffrerais le soir. Nous nous aimions et nous refaisions le monde, jour après jour tout en déclamant notre amour.

Où trouvions-nous notre inspiration, je ne saurais le dire. Des petits riens, issus de la vie de tous les jours, des anecdotes tirées des journaux; que sais-je ? C’est sans importance.

Ce soir, ma page est vide et je ne sais plus quoi lui dire. Il ne s’est rien passé aujourd’hui et je suis fatigué. Et puis, je la vois après-demain, déjà.

C’est bien d’écrire ces messages le soir. Je la vois, je l’imagine lorsqu’elle me lira et je ne vois pas que je suis seul dans mon studio. Je vais y passer une heure, peut-être même plus, à chercher mes mots, à balbutier, à effacer - non, je ne peux pas lui dire ça comme ainsi - à rédiger, à m’arrêter. Non. J’ai une meilleure idée ! Mes touches se remettent à crépiter dans la pénombre du jour déclinant. J’allume. Je m’enflamme et mes doigts s’enfoncent toujours et encore sur les touches. Je m’arrête, sauvegarde. Je ne me relirai pas, car je n’en ai plus la force, ni l’envie. Je vais rétablir une connexion et envoyer mon message.

Mais ce soir, quelque chose ne tourne pas rond. Ca ne se passe pas comme d’habitude. La routine nuit à l’art; et à l’écran, la feuille reste désespérément blanche. J’ai usé ma muse. Que lui écrire maintenant ?

Je me souviens ces premiers messages. D’abord trois lignes à mon adresse professionnelle, ces échanges ensuite sur nos boîtes privées de temps en temps. Après, j’étais allé la voir dans son pays et depuis nous nous écrivons quotidiennement.

Puis, il y avait eu cette coupure. J’attendais fébrilement des jours durant et elle ne me répondait plus, en affres avec ses démons internes, alors que son coeur balançait encore entre l’amour qu’elle me portait et sa peur d’une nouvelle idylle. Je me connectais, le logiciel m’indiquait qu’un message était en train de traverser péniblement la ligne téléphonique. Et puis, ce n’était pas elle. Je finissais par me coucher, dépité. Ca avait duré deux semaines…

Et maintenant, c’est moi qui dois lutter pour ne pas opposer le silence radio à ses messages. Que dire ? Qu’écrire ?

Plus tard, elle m’avait envoyé un message enflammé. Son amour n’était certes écrit qu’entre les lignes, mais en caractères gras et tellement plus gros que tout le reste. Elle avait fini par “I love you”. Elle avait reçu en retour ma déclaration. Puis envoyé son démenti. Argué qu’en américain, on dit “I love you” très facilement et que dans ce cas, elle n’exprimait que de l’amitié.

Ce soir-là, j’avais une soirée de boulot avec toute l’entreprise. 2000 employés et donc beaucoup de jolies demoiselles en robe de soirée. Et je les regardais et nulle ne me plaisait. C’était clair que j’étais vraiment accro.

Et cette nuit, je n’ai plus rien à lui dire. Je n’ai encore qu’écrit “Chère Anna,”.

Après cette soirée, nous avions continué à correspondre. Les projets de sorties échafaudés avant qu’elle ne se rétracte s’étaient précisés. Et c’est au pied de la Tour de la Trahison, avec une vue panoramique sur sa capitale endormie, que, baissant sa garde, elle m’était enfin tombée dans les bras. C’était une nuit d’hiver et nous n’avions pas froid.

Maintenant, je suis au chaud et je grelotte. Je n’ai plus d’inspiration et plus envie d’écrire. Vivement l’armée que je sois coupé d’Internet !

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