Brumes crâniennes
Mon éducation voulait que j’appartienne à l’élite du pays. Je devais être un homme fort, courageux. Digne des fonctions qui allaient un jour m’échoir, digne héritier de mes ancêtres. Depuis tout petit, je voyais donc courir dehors les enfants normaux, tandis que j’étais prisonnier de ma charge d’écolier. “Tu dois travailler dur si tu veux réussir dans la vie”.
Année après année, j’avais donc bûché dur. Et j’avais réussi ce que l’on me demandait. Et je n’en avais rien reçu en retour. Les honneurs promis étaient désormais caducs. Le monde avait changé. Rien ne ressemblait plus à ce qui m’avait été présenté dans mon éducation.
L’Empereur ne gouvernait plus, mais édictait les lois qui lui assuraient la tranquilité. Les filles ne se courtisaient plus comme autrefois : elles se laissaient sauter sans autre procès. Les soldats ne mouraient plus pour Rome, mais jouaient les gentils secouristes. Le Peuple ne marchait plus contre ses oppresseurs : il leur demandait juste de faire un peu moins de bruit. Les débiteurs ne quémendaient plus la clémence des créanciers, tandis que ces derniers pleuraient leur faillite faute d’avoir été remboursés. L’Etat ne construisait plus de voies carrosables mais des obstacles sur celles-ci afin de ralentir les chars des commerçants sous le prétexte de diminuer le risque qu’ils se renversent ou bousculent des passants.
Certes, rien n’allait plus. La trahison que le grand-père de notre Empereur avait commise contre les vrais dieux pour le pathétique supplicié ! Nous le payions de plein prix, désormais. Les élites n’avaient plus pour seule divinité que l’or. D’où l’hédonisme qui prévalait au plein coeur du territoire, où la nourriture était livrée en surabondance. Les prélats qui hier avaient parfois de l’embonpoint étaient aujourd’hui carrément tous obèses.
L’honneur était désormais perdu. Les dernières giclées de sang romain n’avaient lieu que dans les cirques. L’âge d’or selon les CXCVIII pourcent de la population qui était abrutie par l’oppulence et les occupations stupides tels les jeux du cirque. Ces gens-là avaient perdu toute pensée critique et tout sens de la réflexion.
Dans les tavernes, où se faisait autrefois la politique, on aurait pu croire que rien n’avait changé. Le volume sonore était le même qu’autrefois. Et je continuais de venir.
Mais les apparences étaient trompeuses : je ne prenais plus part aux joutes rhétoriques qui séyaient à mon rang, non point que je n’y pris plus plaisir, mais parce qu’elles n’existaient tout simplement plus.
Finis les coups retors et les habiles esquives. Nous étions désormais plus pacifiques, sagement assis à nos tables à regarder le fond de nos gobelets, le regard vide. Chaque verre que je vidais était comme une dague que je me plantais dans le coeur pour m’éloigner à jamais de ce monde décadant. Le vin, plus qu’une offrande à Bacchus - les vieilles traditions n’étaient tout de même pas complétement parties - était pour moi une forme de suicide, trop lâche que j’étais devenu pour mourir d’un coup, d’une cause noble. Peu à peu, je déclinais, comme notre civilisation.
Pendant ce temps, plus personne ne parlait plus d’une hypothétique attaque de notre Empire invincible par des barbares venus de l’Est. Après tout, on n’allait pas tarder à pouvoir faire du commerce avec eux : ils nous apportaient une boisson géniale à base de céréales.