Exil
Ca y est. Je n’en peux plus. Je pars.
Ce football, partout, c’est une horreur. Je ne sais même pas pourquoi. A quel obscur souvenir d’enfance me rattache ce sport que je suis obligé de le haïr ?
Je n’ai pourtant pas été violé par mon entraîneur; ça aurait été difficile, puisque je n’ai jamais fait partie d’un club.
Cette phobie absurde n’est en fait probablement pas réservée au football, mais au ballon lui-même. Et a tout ce qui y ressemble.
Ainsi, alors que j’avais des camarades de classe qui n’étaient pas capables de lire et écrire parce qu’ils faisaient un blocage, je n’ai jamais été capable de faire quoi que ce soit à la gym. Je me suis très vite aperçu de ma nullité extrême en la matière. Alors, comme le cancre qui regarde par la fenêtre, accoudé au radiateur, je mimais le gars qui refuse de faire du sport.
Très longtemps, j’ai traité avec mépris toute activité sportive. Obligé ! Pour éviter la honte de ne pas savoir lancer ou rattraper un ballon – après tout, à quoi ça sert, même mes parents ne semblent pas trouver ça important…
Mais ce n’était pas un problème. Quoi de mieux à l’adolescence pour comprendre les filles qui détestent se bouger, qui haïssent les profs de sport et leur mentalité autant que moi !
Mais l’adolescence ne dure pas. Très vite, la chance passe et c’est souvent qu’on reste à côté. Quand elles découvrent tout juste leur sexualité, ce n’est plus vers des intellos boutonneux qu’elles se tournent, mais vers des mâles musclés, avec ou sans cervelle. Cela n’a aucune importance, pour ces blanches oiselles pour qui seul importe de « devenir femme » avant toutes ses copines.
De temps en temps, après bien des douleurs, il y en a quand-même une qui retourne la tête. Qui voit au delà des pustules faciales et qui peut faire abstraction d’une paire de bras malingres quand elle croit détecter une forme d’intelligence qui manquait à son titan.
Mais que faire de cette intelligence ? A quoi sert-elle si elle me pousse à la marge de l’humanité ? Qu’en faire, si je suis tellement différent de tout autre que je me sens partout un intrus ?
Il faut croire que je suis un artiste. Sans talent reconnu certes, mais vu la place que j’occupe dans cette société, je ne peux qu’être un artiste. Ou un fou, ce qui revient au même, le fou devenant artiste dès lors que l’on apprécie son oeuvre et l’artiste devenant fou dès lors que l’on ne comprend plus son génie.
Entouré de conformistes, c’est pas beau la vie d’artiste. Pourquoi tout le monde autour de moi regarde les matches comme si leur vie en dépendait ? Quel est ce nationalisme qui s’exprime par des millionnaires écervelés qui courent après un morceau de cuir cousu et gonflé ?
Pourquoi tout cela m’est-il totalement insupportable ? Pourquoi même les gens que je respecte se laissent-ils ainsi manipuler par les plus grosses opérations marketing que nous offre le marché et regardent-ils les matches « alors qu’ils ne s’intéressent pas » ?
Je suis seul. Accompagné, mais désespérément seul. Comment puis-je continuer à vivre, alors que je ne supporte pas la médiocrité omniprésente ?
Pourquoi tandis que vos yeux courent après ces taches blanches qui évoluent sur l’écran vert, pourquoi ma tête me fait-elle mal ? Pourquoi mon cerveau se met-il à fondre pour rien ?
Pourquoi a-t-on fait de la vie des montagnes, alors qu’elle n’est rien ? Un souffle, un soupir. Qui donc m’a-t-il manipulé pour empoisonner ainsi mon cerveau de broutilles sans importance ?
Pourquoi cette sensation perpétuelle d’être puni lorsque quelqu’un regarde un match ou crie la victoire de son équipe fétiche ? Pourquoi cette sensation fétide que je devrais faire « quelque chose d’autre », que « là n’est pas ma place », alors que tout le monde s’amuse ?
Tout tourne autour de ça. Mon cynisme, mes descriptions morbides qui choquent jusqu’aux personnes les plus insensibles de mon entourage. Tout est là . Lorsque l’humanité entière est dans la merde, je ne suis enfin plus le seul à être puni.
Et d’où vient tout ça ? De l’école. De cette horreur de l’apprentissage de la lecture, de ces après-midi passés à devoir recopier de stupides mots pendant que les autres jouaient au bac à sable. C’est là que j’ai été enfermé.
Ensuite, quand je sortais, j’étais une sorte d’alien. Ce gosse naïf et malingre qui se faisait rouler dans la farine par ses camarades; le petit merdeux que l’on se met à quinze pour taper. J’ai alors recréé mon propre monde, bâti de logique et de chimères. Et je n’ai plus jamais voulu retrouver le chemin de la réalité. Trop terne et triviale.