Partie…
La Tour semblait maintenant bien loin. Le soleil couchant se reflétait dans le Léman qui brillait de mille feux, comme ses yeux autrefois. Aujourd’hui, ils semblaient bien tristes. Et moi, j’étais désemparé. Je ne savais pas ce qu’ils exprimaient. En fait, cela faisait trop longtemps que ça durait et ses explications étaient tellement variables. Seul ce mal-être restait constant. Le soleil disparu à l’horizon, nous rentrâmes. L’ambiance était bizarre, tendue et ne correspondait pas au romantisme de la scène.
Certes je l’aimais - et de tout mon coeur - mais je ne pouvais plus endurer cette situation. Un jour ça avait été l’armée, puis quelque chose de diffus, mes absences, l’éloignement, puis mon comportement. Ce qu’elle ressentait devait être terrible; plus que je ne pouvais imaginer à l’époque. Un sentiment tellement étrange que les mots ne pouvaient l’exprimer. Il m’a fallu y penser des années durant pour essayer de reconstituer ce qui avait pu nous mener là .
Là , c’était un matin d’octobre. Une de ces belles journées d’automne, où les feuilles brillent de mille feux sous le soleil. Le ciel était bleu. Ce genre de décor magnifique pour une scène tragique. Même soleil qu’un peu plus d’une année avant à New York, avant que ces avions fous ne percutent le World Trade Center.
L’atmosphère est à la fête et à l’insouciance. La musique se fait légère et joyeuse. L’orchestre, tout en finesse, sans que personne ne remarque rien, passe de mezzo forte à mezzo piano, puis piano. Le tempo ralentit, la musique s’adoucit. Le public se laisse bercer et soudain, cet accord monstrueux, dissonant, horrible; cette stupeur qui vient réveiller les foules. Comme si un geste désespéré avait lancé un avion à pleine vitesse quelques étages en dessus de votre bureau, vous éjectant violemment de votre chaise dans une terrible secousse.
Peu à peu, je reprends mes esprits. Les archets rageurs donnent une atmosphère extrêmement tendue et tragique. Je me tourne vers elle, mais sa place est vide. Pas grave; c’est passager. Elle va revenir.
Lorsque la symphonie touche à sa fin, elle n’est toujours pas là . Elle avait bien un peu l’air de ne pas apprécier la musique, mais quand-même…
Mais je n’y étais pas. Après avoir attendu, puis l’avoir cherchée partout, il fallut me rendre à l’évidence : elle était partie. Je ne l’ai jamais revue; et même des années plus tard, je n’ai jamais compris pourquoi.