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Pensées de l’instant

Mythique rencontre

En face du jet d’eau, 20h40. Un coupé blanc s’arrête au parking. Le type descend. Manteau noir par dessus un costard gris foncé, sa cravate enserre le col trop étroit de sa chemise d’où dépasse la graisse de son cou. Ses lunettes épaisses donnent un air porcin à ses petits yeux. Ses cheveux ondulés, négligés, sont en train gentiment de passer du noir au gris foncé. Il marche d’un bon pas, et va s’arrêter devant le café, comme prévu.

En attendant sa proie, il se remémore son tableau de chasse. Il n’est ici nullement question de call girls,  qu’il se paie de temps à autre, pendant les périodes de disette sexuelle. Le temps de parader au théâtre au à l’opéra, voire d’épater ses meilleurs clients par l’étalage de poupées russes qu’il arrive s’offrir, certes aux frais de son employeur. Associé par héritage, aucun souci de ce côté là.

Vivant avec son temps, très au fait pour son âge des dernières technologies de communication, il s’adonne depuis quelques temps à la drague sur internet. Conscient de l’impossibilité de remporter la mise en discothèque face aux jeunes loups encore fringants, il préfère maintenant ruser virtuellement. Une photo assez peu récente pour plaire aux demoiselles, une erreur dans le chiffre de la décennie de naissance, un texte accrocheur comme il sait si bien les faire et la partie peut commencer.

Ensuite, un e-mail type, bien tourné, qui peut être envoyé à toutes les filles sans grandes adaptations. Une adresse de messagerie instantanée - il trouve ça nul, mais ça fait jeune et c’est indispensable dans ce milieu - et l’offensive commence. Tirant sans distinction sur toute cible de sexe féminin, domiciliée en Suisse Romande, de nationalité suisse, pesant entre 40 et 59 kilos, mesurant moins que lui et étant au moins de vingt ans sa cadette. 459 profils trouvés. 459 e-mails qui seront envoyés par salve de trente.

Incroyable comme les filles peuvent être sensibles à ces balivernes à l’emporte-pièce. L’ennui, c’était ensuite de devoir répondre à chacune un message différent. En effet, pas deux n’avaient la même réponse. Mais il s’en était sorti, généralement assez bien, jusqu’à l’entrevue. La première avait même été un coup d’une nuit. Aussi laide que dépressive, un peu d’alcool et le fait que son époux l’ait trompée récemment avaient fait l’affaire. La deuxième s’était laissé offrir le restaurant, puis n’avait plus donné signe de vie.

Ce soir, l’air était frais et les passantes nombreuses. Les femmes seules lui jetaient un regard d’opprobre lorsqu’il les dévisageait avec insistance afin de reconnaitre si oui ou non il avait affaire à sa proie du jour…

Un bon quart d’heure après le rendez-vous, il vit arriver deux demoiselles plus jeunes que sa propre fille qui gloussaient en regardant vers le café. Elles ralentirent un peu, semblaient hésiter. Arrivées à sa hauteur, elles éclatèrent de rire et continuèrent leur route sans s’arrêter de piaffer.

Il attendit encore un peu, se leva et retourna vers sa voiture, dont le moteur rugit pour retourner à la maison. Une demi-heure plus tard, il buvait une bière devant l’un des films pour adultes offert par l’un de ses collègues, pour le consoler peu après son divorce.

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