Le jeu
L’arrogance pour se protéger de la crise
Un matin d’avril 2009. Temps magnifique. La presse du jour parle d’une crise économique. Belle plaisanterie. Depuis que ma banque s’est pris la vague des subprimes et vu sa soeur couler, c’est elle qui fait profil bas et moi qui suis devenu arrogant. Ce matin-là , j’atteignais des sommets que les champions des années folles n’auraient jamais espéré atteindre. L’arrogance est finalement un jeu trop facile.
Et comment résister lorsque les journaux des jours précédents nous ont appris que notre employeur n’allait dégraisser que 10% des effectifs. Neuf chances sur dix de s’en sortir. La sélection ne devant logiquement pas se faire par tirage au sort, il suffit de ne pas être parmi les 10% les plus médiocres. Aucune chance.
Notre nouveau chef ouvre donc la séance, son prédécesseur ayant été déboulonné la semaine précédente pour d’obscures raisons qui font encore aujourd’hui l’objet des rumeurs les plus folles. Gavé de trop de lectures, formaté à lire de trop près les chiffres et les indicateurs, mais surtout victime du rôle qu’il doit jouer ce matin, il en rajoute un peu pour nous montrer “la situation d’urgence”, nous faire sentir - même aux plus irréductibles - que la crise est dure et que des mesures doivent être prises pour que la banque ressorte enfin la tête de l’eau. Pour un peu, j’y croirais presque. Acteur convainquant d’une grotesque farce, montée en épingle par la journalisterie internationale, conduite par leur héroïne de l’année 2008 pour le compte d’ignobles banques ennemies et de douteux spéculateurs immobiliers sans scrupules.
Le tirage au sort
Bref, le tirage au sort va avoir lieu dans le Salon N°13, le chef étant “accompagné par la conseillère RH pour certains entretiens”, ce qui nous a conduit à penser que s’il était accompagné par cette charmante personne, la messe était dite.
C’est en entrant dans le Salon N°13 que j’ai compris que l’arrogance pouvait devenir un sport difficile. Lorsque la collègue des RH m’a demandé comment j’allais, il fallait ainsi que je surmonte mes émotions très rapidement, avant de lui répliquer “Je ne sais pas encore; ça dépend de ce que vous allez me dire”. En effet, quelle question saugrenue à l’adresse de quelqu’un que l’on s’apprête à virer…
Tandis que l’on m’invitait à m’assoir, je m’avisais que le mobilier avait été remis à neuf avec goût, mais néanmoins tout en simplicité depuis ma dernière visite. “Eh bien voilà , Lex, il nous a été rapporté que tu t’ennuyais dans ton travail. Pour mettre un peu de piment dans ta monotone vie professionnelle, nous avons décidé de te proposer un défi”. Jusque là , ça commençait bien. Premier défi en 35 ans de carrière bancaire. Je pouvais être fier qu’il arrive si tôt.
Les règles du jeu étaient fort simples. Premièrement, mon poste était supprimé. Comme il n’y avait pas assez de super-nuls par rapport aux postes à supprimer, ils avaient décidé de mettre dans le paquet des gens tellement géniaux qu’ils s’en sortiraient forcément et dont je faisais tout naturellement partie. Deuxièment, je devais me porter candidat pour un poste qui n’était pas ouvert et pour lequel il existait une liste d’attente, composée de candidats de valeur. “Tu vois, mon ami, tu as gagné au premier tirage au sort. Maintenant, tu vas pouvoir jouer à quitte ou double. Quitte, tu pars; double, tu es promu. A toi de jouer”.
Je suis donc sorti du salon, puis j’ai remonté quatre à quatre les trois étages jusqu’à mon bureau paysager, où l’ambiance était mi-électrique, mi-endeuillée. Cela faisait déjà trois jours que plus personne ne travaillait, depuis que la fameuse séance au sujet de la réorganisation avait été annoncée.
Qui perd gagne
J’avais manqué le départ de la collègue qui était passée en entretien juste avant moi. Classifiée comme grosse nullarde, elle qui était pourtant toute menue, elle avait eu droit au sketch de la machine à laver (pour visualiser, voyez ou revoyez le film “Les Trois Frères” avec “Les Inconnus”). Elle est donc brièvement remontée, a pris poliment congé des collègues, arrêté calmement son ordinateur, rempli son carton d’effets personnels, comme dans les films américains, pour aller officiellement chez le médecin se faire porter pâle.
Ce que nous n’avons appris que plus tard, par hasard, c’est qu’en fait de médecin, c’était un notaire qu’elle avait visité, pour fonder sa propre entreprise, rêve de toujours qu’elle n’avait jamais pu réaliser, prisonnière de son salariat. Grande admiratrice de Michael Jackson, elle a acheté quelques jours plus tard une franchise dans la distribution de produits dérivés de la star. Excellente opération, puisque lors du décès du chanteur, elle a gagné autant que le directoire de la banque en une année.
Contre mauvaise fortune bonne arrogance
Tandis qu’elle faisait fortune tout en nous faisant croire qu’elle se remettait gentiment et cherchait péniblement du travail, je jouais avec passion au jeu merveilleux que m’avait concocté mon employeur. J’ai débuté par augmenter encore le niveau de mon arrogance. Ainsi, je dégustais le soir-même un excellent champagne avec des amis, avant un repas délicieux dans un très bon restaurant de la région. Le lendemain matin, je bousculais l’ancien chef pour offrir la tournée de café aux collègues, sous prétexte que j’avais encore cinq mois de salaire garanti par le plan social.
Puis, il avait fallu continuer de travailler comme avant, voire mieux qu’avant, pour me forger une image de cadre indémontable, et ménager les soutiens pour ma candidature interne. C’était étonnamment une ère de liberté : j’avais près de six mois devant moi pour redessiner ma vie; tout était possible. Des postes chez les concurrents, dans un autre type d’entreprise, voire à l’Etat; la création de ma propre entreprise, un départ à l’étranger, des études de musique. Tout me passait par la tête et rien ne venait endiguer ce flot qui m’empêchait parfois de dormir.
Mis au défi de gagner
Cependant, un défi m’avait été assigné et je devais donc le relever. Ainsi, peu à peu, j’ai repoussé les obstacles. Dans un premier temps, j’ai reçu mon nouveau chef potentiel dans le même Salon N°13. Puis, après un passage de deux semaines dans son équipe, j’ai pu passer en première position de la fameuse liste d’attente - dont je doute de l’existence - puis j’ai réussi à repousser d’un mois mon entrée dans le plan social.
Et le lendemain, coup de butoir ultime, j’ai décroché le poste ouvert spécialement pour moi pour éviter que je passe à la concurrence : une autre banque avait manifesté son intérêt au grand dam de mes collègues qui m’avaient dévoilé toutes leurs bottes secrètes. Encore une fois, ils avaient surestimé le danger : l’autre établissement ne s’était intéressé à moi que jusqu’au moment où j’avais articulé mon prix. C’est ainsi que je suis passé de la banlieue à la capitale, du troisième étage au premier sous-sol, d’assistant à conseiller, d’automobiliste à scootériste; bref, de viré à promu.